Quel chemin depuis la Cage aux folles ?
L'image se diversifie-t-elle ou au contraire laisse-t-elle de moins en moins de place pour les minorités sexuelles voyantes ?
Le cinéma donne-t-il la part belle à l'homosexualité sage qui revendique le droit à l'indifférence plus que le droit à la différence au détriment d'une (homo)sexualité folle et queer ?
Dans le cadre des Pink Screens 2003, il était évident que la Gueulante 10 allait porter sur le cinéma. Finalement, ce sont en gros deux questions qui se sont posées durant le débat : celle de l'image des homos dans le cinéma récent, et celle de leur propre regard sur eux-mêmes et sur les hétéros. Et ce sont deux sites de réflexion qui se sont d'abord dessinés : un cinéma plus commercial et un cinéma plus « auteuriste », pour finalement se fondre en un cas de figure particulièrement riche de ce point de vue.
Dans le cinéma plus commercial, grand public, beaucoup ont perçu une volonté d'intégration, de normalisation Est-ce cela que nous souhaitons ? L'homosexuel s'y banalise souvent, personnage d'arrière-plan plutôt que personnage central. Il « faut » aujourd'hui un pédé, un noir, etc. dans tout film grand public, ce qui dérange certains, surtout lorsqu'il est caricatural.
D'autres s'en réjouissent plutôt. Ainsi, par exemple, lorsque l'homo est plus qu'un « homo de service » et sert de contrepoint narratif, ironique par rapport aux protagonistes hétéros. L'un des participants au débat a toutefois judicieusement fait remarquer que, lorsque l'homo est caricatural, on constate souvent que les protagonistes hétéros sont tout aussi caricaturaux : on est là dans un cinéma qui ressasse tant les stéréotypes homos qu'hétéros. De plus, s'agit-il d'une véritable ouverture pédagogique de la « culture » commerciale ou vise-t-on simplement à attirer les homos au cinéma et à ainsi satisfaire le tiroir-caisse ?
Au contraire, nous n'avons peut-être pas envie de prouver à tout prix que nous sommes « normaux », d'avoir à tout prix un « homo de service » pour satisfaire ce tiroir-caisse.
Enfin, certains exemples de films récents semblent indiquer qu'un train peut en cacher un autre : sous une apparence « homophile », un film peut se révéler « homophobe » lorsqu'on gratte un peu.
On peut toutefois se mettre d'accord sur le fait que des films commerciaux peuvent en effet avoir un impact pédagogique positif.
A la croisée des chemins entre cinéma plus commercial et cinéma d'auteur, l'ouvre de Patrice Chéreau s'est imposée dans le débat comme un cas de figure particulièrement intéressant, en ce qu'elle présente le regard d'un homo tant sur les homosexuels que sur les hétérosexuels, et dessine un parcours qui va de « l'homo maudit » dans un univers clos (« L'Homme blessé »), à l'homo au sein d'un réseau de liens sociaux (« Ceux qui m'aiment prendront le train »). (La banalisation récente de l'homosexualité à la télévision a peut-être permis à des cinéastes comme Chéreau d'être plus réflexifs, d'aller plus loin que dans « L'Homme blessé » ?)
D'abord, le regard que porte Chéreau sur l'hétérosexualité (dans « Intimacy ») est-il le même que celui que porterait un cinéaste hétéro masculin ou une cinéaste hétéro féminine ? Peut-on envisager qu'un tel regard « oblique » posé sur l'hétérosexualité puisse changer les mentalités ?
Mais cette idée d'un regard spécifiquement homosexuel n'est-elle pas qu'un mythe et n'avons-nous pas simplement affaire au regard d'un individu appelé Patrice Chéreau ? Y aurait-il la possibilité de fonder cette idée d'un regard spécifique dans l'anthropologie et dans ce qu'elle dit sur un rapport éventuellement décalé des homos à leur corps ? Ou au contraire, ne s'agit-il là qu'une science dominée par les hétéros et qui donc ne fait que refléter leurs idées ?
De manière plus basique, les homos ont eu tout le loisir d'observer l'hétérosexualité de l'extérieur depuis leur enfance, ce qui nourrirait l'idée d'un regard particulier, oblique, enrichissant, sur ce qui semble naturel aux hétérosexuels : leur propre sexualité.
Mais si le regard d'une communauté sur une autre est enrichissant, force est alors d'accepter que le regard qu'elle porte sur elle-même n'est pas nécessairement le meilleur ni même le seul valable.
Alors, le plus beau cinéma, celui que nous souhaiterions, serait peut-être un cinéma où les homos acceptent la différence des hétéros et inversement ;
En conclusion à cette Gueulante, le cinéaste Lionel Soukaz, pionnier français du cinéma militant des années 70 et 80, a reprécisé le cadre historique et politique d'une telle évolution : par exemple, il n'est pas inutile de se rappeler qu'il y a peu, la censure sévissait encore idiotement.
Yves Cantraine